Ecoute tomber la ville. Encres sur carton, Olivier Catte 2026
« En reprenant en 2026 des compositions élaborées quatorze ans plus tôt, Catté ne se répète pas. Il les soumet à une épreuve. Celle d’un monde où nous avons tous regardé, sur nos écrans, des villes se défaire en temps réel – vue du ciel, en noir et blanc thermique, dans le silence particulier des vidéos de drone.
Ces images existent désormais dans notre mémoire collective, et elles ont rétroactivement contaminé tout un vocabulaire formel – la vue aérienne, la géométrie fragmentée, le tissu urbain disloqué.
Ce que Catté a compris, et que cette série « Écoute Tomber La Ville « démontre avec une économie de moyens remarquable, c’est que ses compositions de 2012 étaient déjà, sans le savoir, des images de guerre.
Il n’a pas changé de langage. C’est le monde qui a changé de sens.
Regardez la palette à travers ces œuvres.
Le noir sur beige brut – rigueur d’une cartographie militaire.
Le blanc fantomatique sur carton naturel – une ville qui s’efface.
Les bleus profonds de nuit – surveillance, écrans, systèmes optiques.
Le cyan aquatique – une ville sous les eaux, ou sous les bombes au phosphore.
Chaque registre chromatique produit une autre modalité de la destruction. Et dans chaque œuvre, les textes d’origine du carton persistent – Made in Germany. Made in Türkiye. Aux exigences de. Fragile Corner – comme autant de témoins muets de nos flux commerciaux, de nos chaînes d’approvisionnement, de tout ce que la mondialisation déplace et livre.
Ce qui me semble définir la force singulière de Catté dans le paysage de l’art contemporain, c’est précisément cela : une cohérence radicale qui se retourne contre elle-même pour produire du sens nouveau.
Là où beaucoup d’artistes élargissent leur propos avec le temps, lui le resserre, le creuse, jusqu’au point où la forme devient insoutenable – non par excès, mais par exactitude.
Il y a une dernière chose.
Dans un contexte saturé d’images numériques instantanées et jetables, Catté produit des œuvres lentes.Il faut du temps pour arracher ce carton. Il faut du temps pour regarder ces surfaces. Cette résistance à la vitesse n’est pas nostalgique — elle est politique. Elle dit : cette image-là ne passera pas en deux secondes. Elle restera. Elle pèse.
« Écoute Tomber La Ville ». Le titre ne dit pas qu’on regarde. Il dit qu’on entend.
Et si nous devons encore nous demander pourquoi l’art contemporain a une raison d’être, c’est peut-être dans cette distinction — entre voir et entendre, entre consommer une image et en ressentir le poids — que se loge la réponse. »
Charles Freck 2026
